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Éclairage religieux : Les tabous dans la oumma, on en parle ?

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Funny person with taped mouth and hand drawn clouds around head

Eclairage religieux, ahly mag n°12 : les tabous

Par Abdullah Jalil, imam à la mosquée Nour à Evreux Netreville (27000)

1. Présentez-vous professionnellement, vous et votre parcours.

Je m’appelle Abdullah Jalil, j’ai 33 ans, je suis converti à l’islam depuis 2002, j’officie en tant qu’imam à la mosquée Nour à Évreux et j’exerce le métier de traducteur. Par ailleurs, j’ai vécu 10 ans en Égypte où j’ai eu l’opportunité d’étudier la langue arabe, le Coran et les sciences islamiques, notamment à l’université d’Al-Azhar.

2. En islam on parle de “la haya fi-ddin” (point de honte en religion), pouvez-vous nous expliquer ?

Cette parole est en effet souvent utilisée par les théologiens de l’islam pour signifier que la pudeur n’est pas une excuse suffisante pour éviter d’aborder des questions tabous. On retrouve l’origine de ce principe dans le Coran : « Allah n’a pas honte de dire la vérité » (33/53), mais également dans la Sunna, notamment dans un très célèbre hadith où Oumm Soulaym n’hésita pas à interpeler le Prophète (salla Allah alayhi wa sallam) au sujet de la libido des femmes en disant : «  Ô Messager d’Allah, Allah n’a certes pas honte de dire la vérité, une femme ayant subi une pollution nocturne doit-elle faire la grande ablution ? » (Boukhari et Mouslim)

Ce hadith est édifiant à plus d’un titre, il démontre que la religion musulmane est bien plus profonde qu’il n’y paraît et donc loin d’être une obscure spiritualité binaire à la pudibonderie excessive. D’autre part il prouve que les femmes ont le droit, voire le devoir de prendre la parole publiquement pour traiter des questions qui les concernent ; la pudeur n’est donc pas une excuse pour s’en abstenir ou un argument pour les faire taire.

3. De nombreux tabous existent dans notre oumma, certains sont traditionnels et non religieux, comment devons-nous réagir face à ces tabous qui persistent ?

Cela dépend du tabou, certains doivent être traités avec beaucoup de doigté car ils touchent à des questions extrêmement sensibles et une mauvaise approche pourrait provoquer le délitement de la communauté, je pense particulièrement à la question des mariages mixtes. Si les parties concernées, à savoir les futurs époux, adoptent des positions trop radicales, elles risquent de provoquer la rupture des relations avec leurs beaux-parents, voire leur propres parents ce qui s’avère contreproductif, d’autant plus que le mariage est sensé rapprocher les familles et non les diviser. Dans ce cas, il faut donc, selon moi, recourir au dialogue, à l’échange et surtout faire preuve de beaucoup de patience pour faire bouger les lignes, d’autant que le danger serait de se retrouver seul(e) en cas de divorce après s’être mis sa famille à dos, or l’entourage familial en islam joue un rôle social de la plus haute importance.

Dans d’autres cas il faut être extrêmement ferme et ne pas hésiter à dénoncer ouvertement des comportements qui se cachent derrière la religion pour justifier des traditions primitives ou des crimes, comme l’excision ou l’inceste. Je pense que le fait de ne pas clairement condamner ces pratiques lorsque l’on a connaissance de leur existence, sous prétexte qu’elles sont taboues, est une faute morale qui devrait provoquer l’indignation de toute personne dotée d’une once de bon sens et d’un minimum de conscience. Certains tabous sont tout bonnement des crimes en plus de relever du péché et nous n’avons pas – par notre passivité – à devenir les complices de telles attitudes.

4. Comment être pudique dans nos comportements et discussions sans en arriver à créer des tabous dans nos relations aux autres ?

Je pense que la frontière se situe dans la finalité motivant l’évocation des tabous. C’est-à-dire qu’il doit y avoir un intérêt supérieur à s’emparer d’un sujet tabou comme la sexualité par exemple. Ainsi parler de sexualité juste pour prouver qu’on est émancipé ou moderne, n’a pas grand un intérêt et peut même s’avérer néfaste car la pudeur est une des valeurs cardinales de l’islam comme le dit un hadith. Cependant si l’objet de la question vise à résoudre un problème, ou à s’informer, pour parler de la meilleure méthode de contraception par exemple, ou de questions théologiques liées aux menstrues, alors on ne peut pas qualifier de telles attitudes d’impudiques.

5. Quels sont les récits prophétiques desquels nous pouvons tirer des leçons quant à la question du tabou ?

Mise à part le hadith susmentionné, j’aime beaucoup la remarque de ‘Aïcha, qu’Allah soit satisfait d’elle : « Qu’Allah fasse miséricorde aux femmes des Ansars, leur pudeur ne les a pas empêchées de s’instruire sur leur religion. » Et s’il fallait recadrer le contexte, je vous rappellerais que la sexualité des femmes était à l’époque tellement tabou que Hind bint ‘Outbah, l’épouse d’Abou Soufyân, et donc une notable de la Mecque, censée être plus cultivée et plus alerte que la moyenne des femmes de son époque, ne concevait même pas qu’une femme libre puisse avoir des relations extraconjugales. C’est pourquoi, lorsqu’elle se convertie à l’islam et prêta allégeance au Prophète (salla Allah alayhi wa sallam) et que ce dernier lui demanda de promettre de rester chaste, elle s’écria : « Une femme libre peut-elle s’adonner à la fornication ? »

Un autre hadith nuance toutefois le propos, disons plutôt qu’il l’encadre. En effet, ‘Aïcha rapporte qu’une femme des Ansars vint voir le Prophète (salla Allah alayhi wa sallam) pour s’enquérir des purifications rituelles suivant la fin des menstrues. Le Prophète (salla Allah alayhi wa sallam) lui recommanda de faire la grande ablution, puis de prendre un morceau de laine et nettoyer ses parties intimes. Cependant la femme insista et demanda plus de détails, à ce moment-là, il lui fit part de son embarras et n’alla pas au-delà de l’injonction précédente. C’est alors que ‘Aïcha intervint, prit la femme en aparté et lui expliqua qu’elle devait éponger méthodiquement les traces de sang. (Boukhari)

Ce hadith nous apprend qu’aborder ce genre de questions n’est pas un prétexte pour dire les choses sans inhibition et qu’une femme aura d’ailleurs certainement plus de facilités à en parler avec une autre. À noter que le Coran parle souvent de sexualité mais d’une manière très subtile et élégante : 

(Coran : 2/187) ; « Après qu’il se fut enveloppé d’elle, celle-ci conçut et sentit un léger fardeau. » (Coran : 7/189) etc. il faut donc s’inspirer de cette délicate retenue lorsque l’on aborde ces sujets.

5. En tant qu’imam, avez-vous des sujets difficiles à aborder lors de vos khoutba ou conférences, si oui pourquoi ?

Personnellement j’ai l’avantage d’être un converti, jeune, éduqué dans un faubourg plutôt classe moyenne et qui plus est d’origine africaine, cela permet de briser pas mal de tabou étant donné que mon profil est déjà non conventionnel, on ne s’attend pas à ce que je fasse dans le traditionnel. Dès lors je ne m’impose aucune limite particulière, je dirais même que j’ai dès le départ volontairement traité de sujets comme l’excision en expliquant la différence entre circoncision féminine et mutilation génitale et ce à travers des textes de théologiens ayant vécu il y a plus d’un siècle et qui n’hésitaient pas à aborder la question avec une liberté qui en choquerait plus d’un aujourd’hui. J’expliquais ainsi que l’érudit indien Chams-ul-Haqq al-‘Adhîm Âbâdî disait, en commentaire d’un hadith sur la circoncision des femmes rapporté par Abou Daoud et dont l’authenticité n’est pas au-dessus de tout soupçon, qu’il était permis de circoncire le capuchon du clitoris et non le clitoris lui-même. Il arguait que la médecine moderne avait établi que le clitoris était composé de nombreuses terminaisons nerveuses et jouait donc un rôle très important dans la lubrification de l’orifice féminin ce qui est indispensable pour des relations sexuelles épanouies ! Le plus étonnant dans l’histoire c’est le décalage entre les théologiens « classiques » et certains « modernes » qui utilisent le même hadith pour tenter de nous faire croire que la circoncision féminine vise à limiter la libido des femmes alors que le Prophète dit explicitement l’inverse : « Circoncisez [le capuchon] et n’excisez pas [le clitoris], car cela est plus jouissif pour la femme et plus agréable pour le mari. » (Abou Daoud : 5271) ! Je tiens à préciser que ce hadith est extrêmement difficile à traduire et que la version proposée est le fruit des recherches de l’équipe de traducteur que je dirigeais à l’époque et qui travaillait en étroite relation avec des théologiens compétents, il ne faut donc pas s’étonner de trouver tout et n’importe quoi sur Internet à propos de ce hadith.

6. Quels conseils pourriez-vous donner à nos lecteurs ?

Je me souviens que lorsque nos professeurs nous enseignaient le droit musulman, ils abordaient les questions liées à la purification rituelle en reprenant les termes des auteurs classiques. Ainsi, ils employaient les termes : érection, pénétration, éjaculation et ainsi de suite, avec un grand naturel, sans jamais sourciller et s’étonnaient même des rires qu’ils provoquaient parfois dans l’assistance. Ils nous reprenaient en soulignant qu’il s’agissait de sujets théologiques très sérieux, que la pudeur n’avait rien à faire là-dedans et qu’il était indispensable d’être précis dans la terminologie, un peu comme le ferait une professeur de médecine je suppose.

Avec le temps nous avons fini par nous habituer à cela, je pense donc que les musulmans devraient utiliser ce moyen pour parler de ce genre de sujet avec leurs enfants, en particulier aux abords de la puberté. Je crois que la théologie, malgré sa réputation de science austère et conservatrice, est au contraire un moyen très efficace pour parler à nos enfants de leur sexualité plutôt que de les laisser sans repères face à une société qui a de moins en moins de tabous en la matière.

Retrouvez l’intégralité du dossier sur les tabous dans la oumma dans ce numéro :

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