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Ce qu’on ne vous a jamais dit sur le sucre 2/3

Ce qu’on ne vous a jamais dit sur le sucre 2/3

Un peu d’histoire

Le sucre blanc ou saccharose est un produit chimique extrait soit de la betterave sucrière soit de la canne à sucre. C’est la substance addictive la plus répandue au monde. La consommation individuelle en occident était de l’ordre de 1 à 2 kg au début du XVIIIe siècle, elle est montée à 5 à 8 kg au début du XIXe pour atteindre entre 25 et 38 kg depuis le XXe siècle. Comment un produit qui était complètement méconnu en Europe passa-t-il à une denrée de première nécessité ?

I- Dans l’antiquité

Dans l’antiquité, le sucre fût considéré comme le roseau qui donne du miel sans le recours des abeilles. Il fût un produit cher utilisé en médecine. Il fut extrait de la canne à sucre, plante probablement originaire de la Nouvelle-Guinée (Australie). Jadis, les gens la mâchaient brute. La culture s’étendit progressivement vers l’Ouest, jusqu’en Inde et en Chine. Ayant envahi l’Inde, les Perses en rapportèrent la canne à sucre et améliorèrent les procédés d’extraction du sucre.

II- Le sucre musulman

Au VIIe siècle de notre ère, cette culture tomba entre les mains des musulmans. Elle partit avec eux à la conquête du monde. Désormais, le sucre devint un grand acteur dans l’histoire. Il se répandit dans l’empire musulman en profitant des compétences agricoles des agronomes musulmans, notamment en irrigation. Les plantations de canne à sucre se trouvèrent alors en Palestine, en Syrie, en Égypte, au sud du Maroc… Il franchit l’Europe au IXe siècle, via le royaume arabo-andalou du Sud de l’Espagne. Il s’installa aussi dans les îles : Chypre, Crête, Malte et la Sicile, toutes musulmanes à l’époque.

Grâce à ses propriétés édulcorantes, digestives et thérapeutiques, le sucre joua plusieurs rôles dans la médecine musulmane. Il fût décrit comme bénéfique dans le traitement de plusieurs maladies et malaises. Sa douceur permettait de masquer le goût amer de certaines potions et ses qualités humorales en faisait un remède contre les maladies pulmonaires, la toux ou la phtisie sans oublier bien sur son pouvoir de conserver les médicaments. Ainsi, les médecins musulmans inventèrent de nouveaux produits comme les sirops (de l’arabe sharab), les bonbons et les confitures. Le sucre s’introduisit également dans la cuisine, essentiellement dans les plats pour malades.

Ce sucre médicament était brun et peu raffiné. Bien que son utilisation fût bien développée par les musulmans, il demeura un produit rare, « de l’or brun » cultivé essentiellement dans les jardins princiers et exploité par les médecins.

III- Le sucre en occident

Pour l’Europe occidentale, le sucre fût un produit méconnu jusqu’à ce qu’il soit découvert par les croisés en Syrie à la fin du XIe siècle. La canne à sucre ayant sauvé bon nombre de croisés de la faim et de la soif, ces derniers introduisirent ce nouveau commerce dans leurs pays. D’ailleurs le sucre a été importé en Occident avec son nom arabe : soukkar.

Il s’introduisit ainsi en douceur dans les tables aristocratiques pour être l’apanage des cours princières, fermé à clé par Louis XIV lui-même au XVIIe siècle. Durant toute la période médiévale, il demeura un produit de luxe qui ornait les banquets les plus prestigieux pendant les festivités.

VI- Début de l’industrie sucrière

Les vénitiens s’emparèrent progressivement de ce commerce et implantèrent les premières raffineries européennes. Les pains de sucre commercialisés commencèrent à devenir « blancs » et « purs » annonçant le début de l’industrie sucrière proprement dite.

Par la suite, cette industrie passa de la Méditerranée aux colonies espagnoles et portugaises: Madère, Îles Canaries, Açores, République Dominicaine, Haïti, Porto Rico, Cuba, etc.

V- Le sucre blanc, misère noire

sucre

La production arabe cessa vers la fin du XVIe siècle, supplantée par celle des colonies du Nouveau Monde. Le commerce du sucre prit une nouvelle facette, il devint le premier enjeu du commerce international. De plus en plus blanc et raffiné, il devint paradoxalement « la misère noire » puisqu’il représenta une des motivations majeures du commerce triangulaire. Les esclaves étaient ramenés d’Afrique, vendus en Amérique. De l’Amérique, les produits tropicaux dont le sucre, étaient exportés en Europe, transformés et raffinés grâce à la révolution industrielle puis revendus en Afrique contre la « marchandise humaine ». La traite des Noirs, les procédés de leur capture, les moyens utilisés pour les soumettre et les conditions de voyage nus dans les navires négriers représentent une des grandes tragédies de l’histoire de l’humanité. Les historiens évaluent le nombre de morts durant le voyage à neuf millions au moins. Environ onze millions d’hommes noirs ont survécu et ont débarqué dans les ports d’Amérique.

Ce sont ces esclaves, travaillant dans les terres volées aux indiens dans des conditions abominables, qui fournirent du sucre de plus en plus blanc et de moins en moins cher au monde.

Après trois siècles et demi d’esclavage, l’abolition de l’esclavage au XIXe siècle ne ralentit pas la production sucrière et n’améliora point la situation des affranchis. Elle substitua un mode de domination par un autre. Le lien entre travail pénible mal rétribué et main-d’œuvre de couleur se maintint en substituant la faim à l’esclavage.

VI- Le sucre français

La France avait bien ses colonies avec ses esclaves et ses plantations de canne à sucre. Elle assurait une bonne partie du commerce sucrier. Mais, le conflit avec l’Angleterre qui imposa son blocus maritime priva la France du sucre de ses colonies. En réponse, Napoléon instaura en 1806 un blocus continental fermant l’Europe au commerce anglais. En même temps, il encouragea ses chercheurs à trouver le substitut de la canne à sucre, défi réussi avec la chimie et la betterave sucrière. Napoléon prit les dispositions nécessaires pour un développement rapide de cette culture et son industrie.

Depuis, la betterave sucrière prit sa part dans le marché mondial du sucre avec des proportions variables selon les circonstances.

Jusqu’à nos jours, le sucre « blanc » français provient en majeure partie de la betterave sucrière dont la France est le premier producteur mondial.

VII- Le XIXe siècle et l’accomplissement du capitalisme

La consommation mondiale prit une nouvelle envergure et le recours aux produits cultivés à l’étranger devint à la mode. C’était depuis le XVIIe siècle que trois aliments particuliers firent leur entrée en Europe : le thé, le café et le chocolat. Paradoxalement, chacun de ces aliments provient d’un coin différent du monde où il est culturellement consommé amer comme il se présente dans la nature. (Les chinois boivent le thé en l’infusant dans l’eau sans rien y ajouter. En Amérique tropicale, le chocolat se consomme sous forme d’une boisson amère). Ce sont les occidentaux qui marièrent ces produits au sucre pour augmenter leur attrait. Puis jouant sur la révolution industrielle et le commerce international, les capitalistes réussirent à fournir ces produits en grande quantité et à des prix bon marché généralisant ainsi leur consommation.

Bien évidemment, le capitalisme réussit toujours à asservir la demande à l’offre. C’était le début du nouveau système mondial qui sait créer les besoins grâce aux phénomènes de mode et au surplus d’une offre petit prix. La mode est lancée par la classe gouvernante puis elle se généralise rapidement chez les classes populaires grâce aux petits prix.

Désormais, le sucre passa de la rareté à l’abondance pour conquérir les tables populaires et devenir une denrée importante dans leur alimentation.

C’est ainsi que le thé, abondamment sucré, devint rapidement le réconfort du pauvre, stimulant les ouvriers sur leur lieu de travail. On s’y accoutuma rapidement à boire du thé, du café et du chocolat au cours des repas et pendant les pauses du travail.

VIII- Le néocapitalisme et l’esclavage moderne

Suite à la deuxième guerre mondiale, le néocapitalisme régna avec le triomphe de la grande entreprise. Le système qui associe la production de masse à la consommation de masse se généralisa.

Le travail de la femme se généralisa également et le besoin de gagner du temps l’emporta sur celui d’économiser. Il faut désormais réduire le temps de préparation et de consommation des repas. Ainsi, la modernisation de la société donna naissance aux plats pratiques et rapides. L’industrie alimentaire en profita en proposant une variété de produits dans lesquels le sucre présenta un ingrédient fondamental. N’oublions pas que le sucre n’est pas seulement un exhausteur de goût, mais en plus c’est un très bon conservateur. C’est pourquoi les boîtes de conserve, les plats pré-cuisinés, les sauces, charcuteries, les pains et dérivés ainsi que les produits de grignotage contiennent du sucre. Une petite promenade dans un supermarché permet à n’importe qui de mener l’enquête. Il suffit de lire les étiquettes attentivement.

Les additifs sucrés ne se limitent plus au saccharose, plusieurs glucides (additifs qui finissent par « ose » comme maltose, dextrose) sont extraits grâce à la chimie et ajoutés un peu partout dans les produits industrialisés. Tout le monde devient dépendant du sucre consciemment ou inconsciemment.

IX- L’ère du marketing… et la publicité qui donne envie …

La fin du XXe siècle marque le début des années glorieuses de la publicité avec toutes ses formes… L’exposition permanente à la publicité ne fait qu’accentuer la dépendance au sucre. Entre la publicité à la télévision, internet, les supports papier, les films, les nouveaux produits attractifs… les préférences gustatives sont fortement manipulées, les comportements d’achat et la consommation sont influencés. Le consommateur suit inconsciemment la mode et adopte de nouvelles normes. Les nouveaux produits, desserts gourmands, sodas, friandises rentrent dans la coutume et deviennent une nécessité pour lui, voire un besoin.

Depuis les années 2000, on parle de neuromarketing, une nouvelle arme scientifique entre les mains des industriels qui rend plus efficace la publicité en étudiant le comportement du cerveau humain. Ainsi, chaque paramètre (objet, couleur, disposition) d’une publicité est étudié pour mieux vendre. Même un produit abominable devient attirant.

X- L’agroalimentaire, les enjeux politiques du sucre

De nos jours, on entend tout type d’information sur le sucre, surtout l’information et son contraire, souvent appuyées par des études et annoncées par des spécialistes. Entre info et intox, le consommateur ne sait plus qui croire et quels choix faire surtout que les mensonges sont mélangés aux vérités. Comment ?

La réponse n’est pas très compliquée. L’agroalimentaire est la première industrie dans le monde entier. Assez puissante, elle contrôle et influence l’opinion publique par divers moyens.

Nul n’ignore que ce sont les industriels qui financent la plupart des recherches dans le monde entier, même dans le domaine public. Il est alors évident que si la recherche n’est pas biaisée, elle est manipulée. Pire encore, le lobby du sucre a ses propres structures qui diffusent des études et de la documentation sur le sucre à l’instar du CEDUS, le Centre d’Études et de Documentation du Sucre, créé depuis 1932. Le CEDUS détient un site web qui montre bien que le sucre blanc n’est pas « méchant » et manipule l’opinion publique en contrant tout ce qui se dit sur ses méfaits.

Le lobby du sucre participe à la semaine du goût dans les écoles publiques, intervient dans les programmes de lutte contre l’obésité. Il fournit même des kits pédagogiques aux enseignants et aux élèves.

Malheureusement, nous vivons dans un système où l’industrie agroalimentaire est tellement puissante qu’elle pervertit pouvoirs publics, journalistes, enseignants et médecins. Le consommateur doit être vigilant et lucide par rapport à toute information qu’il entend.

L’histoire du sucre est spéciale car c’est l’histoire d’un produit rare et précieux qui se transforme en un produit banal et très abondant. Ce produit a influé sur le paysage agricole mondial avec le déplacement de ses zones de production. Il a également influé sur les déplacements de flux humains (les travailleurs de la canne à sucre). Mais cette histoire est surtout une histoire politique étroitement liée et manipulée par le pouvoir.

Pour lire la première partie de cette série : Ce qu’on ne vous a jamais dit sur le sucre 1/3

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